Il y a du taf, mais il faut aller le chercher

Je commence par un titre un peu générique parce que je suis persuadé que c’est le cas dans beaucoup d’autres domaines mais nous allons bel et bien parler d’informatique ici. Et plus précisément de développement web.

Par contre, en lisant l’article, vous devriez vous rendre compte que je suis assez sympa quand même : le titre n’est pas du teasing pour faire lire tout l’article, c’est sa conclusion, tout bonnement. Si vous n’avez pas le temps, considérez ce titre comme un TL;DR.

Dernier point, je bosse chez O’clock depuis 2 ans à une vache près, mais je suis persuadé que ce qui s’est passé la semaine dernière a eu le même effet dans les autres organismes où j’ai eu l’occasion d’opérer, et probablement aussi chez les autres.

L’aube d’un nouvel âge

Je voulais retrouver la date précise, à la minute près, de la publication dont je vais vous parler mais elle est sur LinkedIn et j’ai pas trouvé comment récupérer autre chose que “6j”, donc disons que c’était lundi dernier. Et pour qu’un message publié un lundi soit un minimum vu et lu, faut pas le lâcher à 8h30 alors que tous ses lecteurs potentiels ont encore la tête dans le radar et font le tour des mails qu’ils ont reçus le weekend passé. Disons donc qu’il a été publié à 14h.

Lundi 23 novembre, 14 heures UTC+1 (classe, non ?), un certain Freddy publie un post qui va faire l’effet d’une bombe. Nous n’étions pas prêts. Quand je dis “nous”, à en croire les réactions, c’est pas seulement ma boîte actuelle. J’ai envie de croire qu’assez peu d’organismes de formation avaient déjà identifié le point qui fait un peu mal quand on appuie dessus et s’étaient déjà parés d’une belle cotte de mailles anti-scud pour l’occasion. Mais passons.

Le post commence par une injonction “stop, on arrête les formations du type O’clock, Openclassroom”. La liste n’est pas longue, il n’y a apparemment que 2 formations qu’il faut arrêter sur le champ. Mais on comprend grâce au mot “type” qu’il en désigne bien d’autres et qu’il ne cite que celles qui causeront au plus grand nombre. Freddy enchaîne en exprimant son regret d’annoncer au lecteur qu’on lui a vendu du rêve et qu’on persiste. C’est con, on préparait justement une promo Black Friday sur le rêve, un -60% des familles : on a dû la déprogrammer pour pas être trop flag’.

Comme il est sympa, il explique quand même pourquoi ces formations vendent du rêve. Le secteur est bouché. C’est admirable de se reconvertir mais c’est vrai que c’est plus utile si le métier recrute derrière. Là dessus, on est 100% d’accord.

Le pied dans la porte

La publicité commence à s’insinuer dans le discours. Pour ceux qui ont déjà été victimes de ces formations, il va faire quelque chose. Enfin, pas “il”, “on/nous”, parce qu’il n’est pas seul. Heureusement, vu le nombre de juniors visés par le post. Freddy et ses collaborateurs ont créé La Fabrik du Numérique.

Le reste du post vend les mérites de ladite Fabrik. Mérites que je ne conteste absolument pas, c’est en fait très chouette qu’il y ait ce genre d’acteurs dans le milieu pour filer un coup de pouce à ceux qui galèrent à trouver un premier taf. Et ils sont nombreux.

L’initiative n’est d’ailleurs pas la seule. Il y a peu, deux anciens collègues et amis (le terme anciens ne s’applique qu’à collègues, c’est toujours des potes) ont lancé ça : https://www.linkedin.com/company/d%C3%A9butant-e-accept/. C’est dans la même veine et je soutiens totalement leur projet.

Les retombées

Bon, je vous laisserai lire les commentaires du post pour mesurer les retombées directes de la publication. Mais je peux vous parler du point de vue de l’insider : les retombées en interne chez O’clock. Dans la communauté étudiante surtout.

Les étudiants d’O’clock (en fait, c’est certainement partout pareil) ont un petit défaut contre lequel on se bat quotidiennement : ils ne lisent pas les messages jusqu’au bout. Sauf quand ils sont très courts. Je me rends compte en écrivant ça que c’est dommage parce que j’aimerais bien qu’ils lisent cet article jusqu’au bout. Mais il est encore bien plus long que la plupart des messages qu’on leur demande de lire habituellement.

C’est pas une critique, d’ailleurs. Ça soûle tout le monde de lire des messages trop longs. Et puis, les formations à distance nécessitent forcément plus d’écrit que les formations présentielles, où on peut privilégier l’oral. Et le contexte de crise sanitaire n’arrange rien, le confinement ne laisse personne vraiment indifférent, quoi qu’on en dise : les gens sont un peu plus à fleur de peau, un peu moins patients, un peu moins concentrés etc.

Bref, je vous donne quelques exemples :

  • On leur donne un énoncé et ils posent des questions dont les réponses se trouvent plus bas dans l’énoncé
  • On poste une annonce qui précise le déroulement de tel ou tel événement de vie scolaire et ils demandent des précisions qui sont pourtant déjà écrites dans l’annonce
  • On leur demande de répondre à 2 formulaires dans le même message, 90% répondent au premier, 60% au deuxième

C’est pas grand chose, ça se corrige bien et vite, mais c’est un fait. On est un peu tous pareils. Et là, ça n’a pas manqué : beaucoup d’étudiants ont lu le message, surtout la première ligne, et ont demandé des comptes aux interlocuteurs de leur formation. Et ils ont partagé l’info.

Mon abonnement au gaz

Jeudi dernier, au beau milieu de l’après-midi, on toque à ma porte. J’attends quelques colis en préparation de Noël et je n’ai pas spécialement envie de faire bosser les livreurs encore plus que ce qu’ils font déjà. Je vais donc ouvrir la porte, pour constater que ce n’est pas un livreur mais deux hommes équipés d’une tablette chacun. Je vous résume leur prestation.

“Bonjour, on vient relever les compteurs. Ne vous inquiétez pas, avec les nouveaux compteurs, c’est automatisé, il n’y a aucune intervention de votre part. On est simplement là parce qu’on nous a signalé un grand nombre d’abonnements gaz qui dépassent la moyenne nationale dans votre ville. C’est pas grave, hein, c’est juste qu’on est autorisés à faire sauter certaines taxes si vous dépassez cette moyenne.”

La première phrase, c’est un peu l’argument d’autorité. Ils viennent relever les compteurs, donc ils doivent bosser pour mon fournisseur de gaz. Aucune intervention de ma part, là encore, je me dis que c’est une simple lecture de mon compteur et qu’ils me préviennent simplement pour pas que je les surprenne en flagrant délit de… lecture de mon compteur gaz, et que je les accueille avec une .22 long rifle que je n’ai pas. Ça se tient. La phrase d’après m’inquiète un peu. Sont-ils là pour me prévenir qu’il faut que je modère ma conso de gaz pour qu’il y en ait pour tout le monde ? Non, apparemment, c’est pas grave parce qu’ils sont autorisés à… quoi ?

“Regardez, si on saisit votre adresse sur ma tablette, on voit que vous êtes à 17000 et des poussières, alors que la moyenne est de 15000. Vous êtes chez qui, comme fournisseur ?”

Ah tiens, curieux, ils n’ont pas l’info. D’ailleurs, moi non plus, je n’ai pas l’info. J’appelle ça le prix de la sérénité : avec ce genre de contrat, on signe chez celui qui offre le meilleur tarif, et s’il n’y a jamais aucun incident, que les factures sont dématérialisées, classées automatiquement dans un dossier factures par une routine Gmail et payées automatiquement par prélèvement SEPA, au bout de 6 mois, je ne sais plus chez qui j’ai signé. Je leur avoue mon ignorance.

“Bon, c’est pas grave, vous êtes certainement chez EDF ou [un autre dont le nom m’échappe], c’est les plus gros. Mais regardez ce petit schéma, en fait, EDF et [l’autre] ne sont que des fournisseurs, ils s’approvisionnent chez ENI qui, lui, est producteur. Ils payent donc une taxe pour acheminer le gaz chez eux, puis vous payez votre abonnement pour qu’il arrive chez vous.”

Et là, la vérité éclate au grand jour : sous couvert d’une mascarade savamment organisée, le but de leur intervention n’est pas de relever mon compteur mais de me faire économiser, selon leurs calculs, approximativement 240€ par an en signant chez ENI.

“Vous avez 5 minutes, on peut rentrer ? Vous n’avez strictement rien à faire de votre côté, c’est ENI qui se charge de contacter votre fournisseur et de…”

“Non”, répondis-je, en refermant ma porte.

Ah bah oui, le coût de déguiser une vente dans un bel emballage de mensonge qu’ils mettent 5 bonnes minutes à dérouler, c’est d’avoir perdu ces 5 minutes quand ils avouent finalement ce qu’ils viennent faire là.

Il est où, le rapport ?

Cette petite expérience est très bien tombée car elle permet, je trouve, de regarder le post de Freddy sous un nouvel angle, en tirant des parallèles pas forcément évidents entre les 2 situations.

L’argument d’autorité

Un argument d’autorité, c’est un argument dans une discussion que l’autre partie va accepter non pas parce que son contenu est indéniable mais plutôt parce que celui qui le donne détient une forme d’autorité sur le sujet. Et quand on ne connaît pas son interlocuteur, tout se joue à l’aplomb. Quand quelqu’un toque à votre porte et vous dit qu’il vient relever les compteurs, c’est qu’il bosse pour votre fournisseur de gaz. Quand quelqu’un commence sa phrase par l’emote ⛔ et vous enjoint à arrêter votre formation, il sait de quoi il parle. Sinon, il vous dirait “et si on arrêtait les formations type […] ?”. Ou il mentionnerait les formations et enchaînerait sur un problème qu’il pense avoir constaté.

L’installation du doute

Assommé par l’argument d’autorité, je suis alors vulnérable quand mon interlocuteur affirme quelque chose d’un peu étrange, peut-être même contraire à ce que j’ai pu entendre précédemment. Quand un “technicien” vous dit que vous dépassez la moyenne nationale et qu’il peut faire sauter une taxe, vous continuez de tendre l’oreille, avec plus d’attention qu’auparavant car vous sentez que le sujet pourrait vous glisser des mains si votre interlocuteur sortait encore un ou deux termes brumeux. Quand Freddy enchaîne en disant que le secteur est bouché, c’est pas ce qu’on entend ailleurs et on a envie de croire que c’est faux vu la pléthore d’offres de formation au métier de dév web. Alors on lit le reste avec attention parce qu’on est encore loin de la fin du message, il va nous expliquer.

La couture grossière

Dans l’industrie textile, le “sans couture” est une prouesse assez belle, que je ne m’explique absolument pas parce que je n’y connais rien, mais quand même. Mais on ne peut pas toujours faire du seamless, comme l’aurait dit Shakespeare, parce qu’on a parfois besoin de passer du coq à l’âne. Et quand le commercial, qui passait pour un technicien jusque là, vous demande chez qui vous êtes, ça fait comme quand votre doigt passe sur la couture d’un beau vêtement doux. Quand Freddy doit bien avouer que son fond de commerce, c’est quand même les gens qui tentent une reconversion dans les formations qu’il enjoint d’interrompre et qu’il sort un petit compliment pommade, ça fait le même effet. Mais cette rupture permet d’enchaîner copieusement sur l’argumentaire commercial, sur lequel je ne m’attarderai pas.

La dure réalité

Le commercial devant vous essaie simplement de vous récupérer pour le compte de son employeur. Ferez-vous vraiment les économies qu’il a calculées ? Vous aviez un abonnement avec le tarif figé pendant un certain temps, ça va être pareil chez ENI ? Toutes ces questions ne trouveront réponse que si vous signez son papier.

La Fabrik du Numérique a aussi certainement quelque chose à vous vendre, ou de l’argent à gagner grâce à vous. “Quand c’est gratuit, c’est vous le produit”, dit le dicton. Ça n’a rien de mal en soi, faut bien qu’ils mangent et payent leurs factures aussi. Il faut juste ne pas l’oublier. Mais est-elle vraiment la solution pour trouver un premier emploi de développeur web ? Même constat, il faut le vivre pour le savoir. Bon, je peux déjà y répondre en partie parce que j’ai au moins une ancienne étudiante (coucou Loïse) qui a rejoint leur Discord bien avant le post et qui semble ultra-satisfaite de ce qu’elle y a trouvé. Mais rien ne remplacera votre propre expérience.

Les retouches

Pour finir cet article, j’aimerais insister sur quelques points liés à ce post ou à ce qu’il implique.

Choisir une belle enveloppe

Le reproche que je fais à ce message, c’est de choisir d’appâter ses lecteurs avec une phrase qui, si tout le monde la prenait au premier degré, laisserait l’entreprise de son auteur sans personne à accompagner. Le message global est chouette mais il serait encore plus beau dans une belle enveloppe. Un simple constat, qui met tout le monde d’accord : l’obtention d’un premier emploi en sortie de formation, c’est pas simple. Personne n’a rien à redire à ça.

Chez O’clock, on a une équipe post-formation qui accompagne les étudiants pour préparer le titre pro à la clé, rédiger son CV, peaufiner sa page LinkedIn etc. Mais ce n’est pas infaillible.

Recentrer le discours

J’imagine bien que ça fait partie du discours commercial mais je tiens quand même à souligner que les étudiants sont les acteurs principaux de leur formation et de leur recherche d’emploi. Côté formation, on (les formateurs) insiste toujours beaucoup sur ce point. Et on en profite pour placer qu’à la fin de la formation, le but, c’est qu’ils volent de leurs propres ailes et qu’ils n’aient plus besoin de nous. On est bien plus fiers de revoir des jeunes développeurs quelques années plus tard avec un taf en CDI et des nouvelles technos plein leur CV, que de revoir un étudiant 3 mois après la formation qui revient nous demander pourquoi on doit mettre 10 en deuxième argument de la fonction parseInt.

Dans une phrase comme “si le travail ne vient pas à toi, alors on va le créer pour toi avec des projets concrets et très sympathiques”, je vois deux problèmes :

  • Le travail ne vient à personne, faut aller le chercher
  • Pour ceux qui ne sont pas convaincus par ce premier point (et qui sont donc entièrement passifs dans leur recherche), “on” va corriger ça en les rendant encore une fois passifs et en leur créant un travail

J’ai eu, personnellement, à peu près autant de retours d’étudiants actuels, inquiets à la lecture de la phrase d’accroche, que de retours d’anciens étudiants, outrés par les arguments du post parce qu’ils estiment s’être donnés les moyens et ont obtenu leur titre pro, leur premier job et toute la carrière qui s’en suit.

L’état du marché

Je suis pas un expert, chacun son métier, mais j’ai pas l’impression que le secteur soit bouché. J’ai même vraiment l’impression qu’il y a largement assez de postes pour embaucher tous les étudiants qui sortent de chez nous. Est-ce que, pour autant, il y a assez de postes pour embaucher tous les étudiants qui sortent de toutes les formations ? Non, peut-être pas. Probablement pas. C’est là que le choix de la formation est d’ailleurs crucial car tous les organismes prétendent individuellement qu’il y a assez de postes pour placer leurs alumni. Et c’est là que les efforts fournis par chacun d’entre eux sont cruciaux aussi, parce que c’est important de tenir ses promesses.

Mais l’acteur principal dans tout ça reste le principal intéressé : le jeune diplômé (titularisé ? vu que c’est un titre pro, pas un diplôme). Parce qu’à un poste, on n’embauche pas un diplôme ni une formation, on embauche une personne.

Blâmer sa formation quand on ne trouve pas de taf revient à dire qu’on y est pour rien dans le résultat.

Web developer, coach for the future ones and passionate entrepreneur

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store